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Eglantine

Le Placard d'elle

Elle, c'est Eglantine. Ses racines sont en Argonne dans un petit village perdu à la lisière de la grande forêt. Eglantine vous parle de sa cuisine, de ses souvenirs, de là-bas mais aussi d'ailleurs...

Le temps des pommes

Vendredi 19 Octobre 2007, 12:05 GMT+2par Eglantine

la fabrication du cidre , verreries d'Argonne, tonneliers de Florent en Argonne
Dans nos campagnes, les journées étaient longues et lorsque les petits citadins lassés d'explorer notre univers, étaient repartis à leurs occupations, il n'y avait plus beaucoup de distractions pour les petits campagnards que nous étions. Le gigantisme de l'espace avait bâti autour de nous des frontières naturelles : nous étions une oasis dans un grand désert. Pour éviter de sombrer dans l'ennui, nous avions de temps en temps quelques bruits de tracteurs, des pas dans la rue ou des cris d'animaux qui nous empêchaient d'hiberner. Alors au petit matin, la bise fraîche qui balaie le visage, la brume légère qui s'élève en volutes fantasmagoriques et le ronron du bus au loin annonciateur d'un proche départ vers l'école, tout cela, c'était un véritable bonheur.

La fin des vacances n'était pas pour moi la fin du bonheur, bien au contraire. La rentrée des classes, c'était avant tout la rupture de la solitude mais c'était aussi les cèpes et les trompettes de la mort, le ramassage des noix et des noisettes, les feux de broussailles, l'odeur des gaufres dans la cuisine et puis et surtout, le début d'une grande ronde familiale qui allait durer plusieurs semaines.

Au centre de cette ronde, il y avait la pomme. Les danseurs, c'était les membres de la famille, le coup d'envoi du ballet, le canif. Le fruit était coupé en deux et goûté : si les pépins étaient noirs et le fruit sucré, alors on pouvait commencer. Les pommes étaient cueillies, triées et mises à parer dans un local abrité en attendant la grande messe finale.

rambour

 

En Argonne, y'avait une longue tradition de tonneaux et de bouteilles et tout le monde s'en souvenaient même si tout cela avait disparu... c'est bien connu, les fantômes continuent de hanter quelques temps les lieux qu'ils ont habités surtout si leur fin a été douloureuse... 

Tout d'abord, à Florent-en-Argonne, il y avait eu les tonneliers.
 

florent_tonneliers

 

Ils travaillaient avec les bons chênes plantés profondément dans le sol siliceux de la forêt proche qui leur conférait un grain très fin, un grain réservé aux meilleurs barils.
 

chêne


La grande forêt d'Argonne est la forêt historique des fûts à Champagne. Elle était à leurs pieds.
Mais quand les cuves remplacèrent les tonneaux, tonneliers et mairandiers (ceux qui font les planches du tonneau) disparurent. Au nombre de 150 vers 1939, il n'en reste plus aujourd'hui. Le dernier tonnelier a disparu dans les années 80. 

Et puis, les même sols avec la même forêt avaient attiré dès le IIIe siècle les verriers si bien qu'au IVe siècle, on connaissait déjà la bouteille. Pour faire du verre, il fallait des minéraux siliceux et fondant (sable, grès, calcaire...) afin de créer la matière, il fallait aussi de la gaize (pierre morte) pour édifier le four et puis de l'argile pour le maçonner et modeler les creusets où on fondait le verre. Enfin, il fallait du gibier, des fruits, des sols cultivables pour nourrir la famille et nous vivions au milieu de tout cela.

On nous parlait souvent des verreries, y'en avait eu partout mais on parlait surtout de celles des Senades, de la Harazée, du Neufour, des Islettes et du Four-de-Paris, des lieux qui m'étaient particulièrement familiers. La verrerie du Four de Paris alimentait plus particulièrement mon imaginaire. Des années durant, en passant devant, j'avais reconstruit son histoire m'imaginant que son nom était du au passage du roi Louis XVI lors de sa fuite vers Varennes, m'interrogeant vainement sur l'origine du calvaire et pensant que la guerre, cette ennemie de toujours avait détruit à tout jamais cet ancien monde.

 

Aujourd'hui je connais la vérité : cet endroit devait tout simplement son nom à la ville de Paris qui imposait ses standards à cette verrerie, le calvaire avait été dressé là, par la famille des verriers et à la frontière de leur domaine pour honorer les membres de leur famille morts pendant la guerre 14-18. Quant à la disparition des verreries, elle était surtout due à des impératifs économiques variant à travers les siècles.
 

verriers_d_argonne

 

Leur déclin commença à partir de la seconde moitié du XIVe siècle en raison notamment d'épidémies et de guerres. Les deux siècles qui suivirent furent pour elles une période d'accalmie. On aurait put croire qu'au XVIIe  siècle les verreries allaient prendre un nouvel essor. Louis XIV favorise les verriers étrangers, impose un monopole, les verriers argonnais doivent abandonner le verre fin. Mais  à la fin de cette période, Don Pérignon natif de Sainte-Menehould et figure emblématique de l'Argonne avait mis au point la finalisation de la vinification du Champagne. Nos verriers développèrent donc la fameuse bouteille au verre noir et épais, celle qui pouvait résister à la gigantesque pression des petites bulles. (1)
 

bouteille

 

Grâce à cette manne, les siècles qui suivirent auraient du apporter en toute logique la prospérité. Il en fut tout autrement. Au XVIIIe siècle, le roi estimant que ses propres verreries étaient menacées imposa des taxes lourdes au reste du royaume. Puis, ce fut la révolution, l'Argonne paya un lourd tribut. Au XIXe siècle le progrès assena le coup fatal. Les verriers d'Argonne s'étaient spécialisés dans les bouteilles et les cloches de jardin mais leur travail était artisanal et lié aux aléas du temps : mauvaises vendanges, mauvaises ventes. Les fours fonctionnaient au charbon de bois. La houille apparut, elle se transportait facilement et permettait une meilleure productivité : et pour survivre, il fallait produire, se diversifier et vendre, il fallait se moderniser. Pour des raisons de rentabilité, les verriers désertèrent en masse l'Argonne et se mirent à exporter leur savoir-faire là où il avait une valeur marchande, c'est à dire autour des grandes villes et à l'étranger. La dernière verrerie d'Argonne, celle des Islettes s'éteignit en 1936. Ce fut la fin d'une tradition longue de 16 siècles.

Parfois, je me prends à rêver que les verreries redémarrent.... j'aurais tant aimé les voir, les côtoyer.... Mais revenons à notre histoire, je me suis un peu égarée.....

 

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Je disais donc qu'en Argonne, on avait les tonneaux, les bouteilles oui, oui, car les bouteilles à Champagne et celles à cidre, ce sont les mêmes, on remplace juste le bouchon en liège par un bouchon à cannette en porcelaine.

En dernier, il y avait les vergers qui sont toujours là. Il y en a beaucoup moins aujourd'hui. Ils prirent un sacré coup de vieux lorsqu'on décréta qu'il en était fini du droit de bouilleur de cru. Quelle eut été l'utilité de cultiver des fruits qu'on aurait pas pu écouler de toute façon !

 

verger_lorrain

 

Mon grand-père affirmait que pour faire un bon cidre, il fallait deux tiers ou trois quarts de pommes à cidre et le reste en pommes à couteaux. Entendez par pommes à couteau, les pommes que l'on mange ainsi en croquant dedans ou qui garnissent, tarte, gâteaux ou autres. Chez nous c'était : Rambour, Réau (autre nom : reyau,  royaux ou croquet), Jean Tondeur, Belle-fleur, Reine de reinette....

Pommes_a_couteaux

 

Les pommes devaient être parées. On guettait donc avec un couteau l'instant ou les pépins noirs nous indiqueraient que la pomme était mure. A ce moment la, la cueillette pouvait commencer.
 

cueillette

motoculteur

cueillette2

les pommes étaient entreposées en attendant qu'elles revêtent leur robe d'hiver, la robe définitive. Pour avoir du bon cidre, il valait mieux avoir des pommes à l'époque de maturité identique.

 

Début novembre ou mi-novembre selon les années, nous nous rassemblions selon les impératifs de chacun et le travail d'extraction du jus pouvait commencer. Le pressoir et le broyeur avaient été nettoyé à coup d'eau et de brosses par les hommes de la maison. Femmes, enfants, mettaient les pommes dans des seaux en triant pommes pourries et véreuses.

Tri_des_pommes

 

Les hommes versaient le seau dans le broyeur,
 

le_broyeur

 

la chair était récupérée puis versée dans le pressoir. Lorsque le pressoir était plein, on ajoutait dessus les grosses planches puis ensemble on tournait une manivelle pour extraire le jus.
 

pressoir

autour du pressoir

 

C'était un instant magique, attendu de tous. On encerclait alors le pressoir attendant chacun notre tour le premier verre de ce divin jus. Au diable l'hygiène, fi des quelques taches de pourriture sur certaines pommes ou du risque de quelques vers, nous n'étions pas des professionnels... vive la nature et que c'était bon ! Jamais de coliques, jamais de maladies.

la_dégustation_du_cidre

 

Le jus était ensuite versé dans un tonneau qui devait être rempli à ras-bord et ne pas être bouché. Le reste du jus était embouteillé. Ma mère le pasteurisait alors dans une grande étuveuse en montant les bouteilles à température de 75°. Ca nous aidait à patienter en attendant le cidre et puis, c'était si bon pour les enfants.

Le tonneau descendu à la cave faisait l'objet de toutes nos attentions. La fermentation commencée, une mousse noirâtre et crasseuse remontait à la surface pour retomber sur le sol chassant par la même occasion toutes les impuretés. Tous les jours, il fallait compléter le tonneau avec un peu de jus conservé afin de permettre un dégorgement continu. Et puis, un jour, la mousse devenait blanche, il était temps de passer à l'étape suivante : le tonneau était transvasé dans un autre tonneau à l'aide d'un tuyau en évitant soigneusement la lie chassant ainsi définitivement les impuretés. Un anti-ferment acheté en pharmacie était ajouté et permettait ainsi de stabiliser le liquide. Nous aimions le cidre doux. Le tonneau était rebouché soigneusement en chassant totalement l'air, ennemi mortel du cidre.

Le cidre n'avait plus besoin de nous, le temps étaient aux préparatifs de Noël.

 

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Fin janvier, mi-février, ma mère descendait à la cave pour le goûter. Si le breuvage était bon, il était temps de le soutirer mais il fallait attendre un temps clair beau et froid sinon le breuvage risquait d'être trouble. (Question de pression atmosphérique et non adage farfelu !). Les bouteilles utilisées étaient celles de notre cousin limonadier et lorsqu'on en avait plus, on utilisait de vieilles bouteilles de Champagne sur laquelle on adaptait un bouchon à canettes.

bouchon

 

Le charcutier nous avait dit que le bouchon devait être dans le cidre, pas d'air entre lui et le liquide. Laisser de l'air risquait tout simplement d'entraîner l'explosion de la bouteille : nous avons toujours appliqué ce principe et avec succès.

Le cidre était inégal selon les années : parfois très bon, parfois très mauvais. Ca dépendait en fait beaucoup de la récolte de pommes. Mais ce que je peux vous dire c'est que depuis, je n'ai jamais goûté un cidre chargé aussi émotionnellement que celui-ci : le plaisir d'ouvrir la première bouteille et de savoir à quoi cette année, il ressemblerait !


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NB : ces quelques lignes font appel uniquement à ma mémoire et celle de ma mère,  je pense qu'il est préférable que les personnes qui souhaitent se lancer dans l'aventure du cidre de se rapprochent de spécialistes encore en activité afin de ne pas avoir de vilaines surprises à l'arrivée.....


(1)  toutefois en concurrence avec les Anglais parce que John Colenet et Henry Holden avaient déposé un premier brevet quelques années plus tôt pour une bouteille cylindrique, à épaisseur régulière et au col allongé.


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Extrait de "La chanoinesse (1789-1793)" - André Theuriet (1833-1907)

"La verrerie du four-aux-moines, appartenant à Mme Gertrude de St André, était située un peu en amont de La Chalade, à la lisière du bois et à l'entrée de la gorge des sept-fontaines....

La verrerie aujourd'hui détruite, comprenait dix ouvreaux ou fours. Elle était alors en pleine prospérité. On y fabriquait des bouteilles à vin de Champagne et des cloches de jardin. Quand on avait traversé une large cour herbeuse, semée ça et là de crasses de verre, on se trouvait en face de la maison d'habitation......

chateau_four_de_paris

....les pièces principales ouvraient sur un jardin à la française plein de fleurs vivaces aux couleurs réjouissantes. Au delà, on apercevait les champs dépendant du Four-aux-Moines, qui, à la belle saison, déroulaient jusqu'à l'orée du bois leurs carrés de seigle ou de blé, leurs luzernes violettes et leurs colzas d'un jaune d'or.....

...lorsque les ouvreaux chômaient, elle ne dédaignait pas de s'occuper de la culture de ses terres et plus d'une fois, au moment des semailles, on l'avait vue, enfonçant ses lourdes bottes dans la terre grasse des labours, pousser elle-même la charrue et tracer un sillon aussi droit que le plus fin des agriculteurs.

Petite précision pour les argonnais : le four aux moines est un lieu différent du four de Paris et près de La Chalade.

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Sources :

Mémoire et archives familiales

Les fours à verre d'Argonne

http://www.champagne-giraud.com/style4.php
http://www.champagne-giraud.com/actualites.php?lang=fr&page=actu&id_actu=126&prov=arch
Famille De Bigault
Famille Collard
La Gaize et la Glaise
Histoire du Champagne
Une autre histoire de famille : Guy.de.Finances et de verriers

 

 

 

André Theuriet :  André Theuriet est un des seuls écrivains, Lorrain et académicien de surcroit, à avoir raconté l'Argonne notamment dans le roman la chanoinesse qui relate la période 1789-1793 et le passage de Louis XVI à Varennes. Ces romans sont téléchargeables sur Gallica (site numérique de la Bibliothèque de France).
La chanoinesse
Gertrude et Véronique


Pommiers à cidre
Patrimoine fruitier lorrain

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Le canard

Mercredi 23 Mai 2007, 12:07 GMT+2par Eglantine
Des histoires de canard, beaucoup de personnes en ont le souvenir, vous savez ce canard à qui l'on tranche la tête et qui continue à courir dans la basse-cour. Cette histoire je l'ai vécue. Ce fut d'ailleurs la seule fois où nous mangeâmes un canard dans la ferme. L'affaire nous avait un tantinet refroidis : la tête fut tranchée sur un billot de bois :  le volatile se soulève, bat des ailes sur quelques mètres, se met sur ses pattes, traverse en courant la cour et quelques minutes plus tard s'affaisse enfin vaincu.... une image très impressionnante et effrayante pour l'enfant que j'étais.

Aujourd'hui je vais vous conter une histoire somme toute beaucoup plus plaisante.

Pendant la guerre, il était difficile de trouver de la bonne nourriture et encore plus du poisson surtout lorsqu'on habitait dans une petite ville de lorraine, Bar-le-Duc. Mes grands-parents étaient des catholiques très pratiquants et le vendredi était une affaire sérieuse : interdiction de manger de la viande mais.... on pouvait manger du gibier d'eau, nuance subtile.

Mon père qui était un homme bon se dit que ce jour là, il serait bon d'emmener à sa promise un nourriture qui aurait l'agrément de sa future belle famille. La viande était si difficile à trouver. Au diable les conventions, pour une fois le canard de la ferme conviendrait. On dirait qu'il venait de l'étang, y'en a tellement dans la région. L'affaire ne devait pas être ébruité sinon le canard resterait.


Mon père réfugié à ce moment là dans sa forêt  pris quelques jours de liberté pour se rendre dans la ville barroise et franchir les quelques 60 km qui séparait les deux communes sur un petit vélo.

Le canard fut très bien accueilli et entreposé soigneusement jusqu'au vendredi. De l'avis général, il fut dévoré avec plaisir et à ce qu'on raconte, il était particulièrement délicieux.

Mon père facétieux ne put s'empêcher de révéler son forfait dès la fin du repas. Il se fit sévèrement tancer mais cela dura peu de temps et se termina finalement en larges éclats de rire. Après tout, ils l'avaient mangé en toute bonne foi ce canard, il n'y avait donc pas péché. Seul le généreux donateur était coupable et le très haut était certainement clément... Et puis aujourd'hui encore, cette farce qui alimente les banquets familiaux. fait notre bonheur. Il en faut peu parfois pour être heureux.

Je ne sais pas à quelle sauce il fut cuisiné, la seule assurance que je peux vous donner c'est que mon prochain post sera  "le canard au vinaigre framboisé".
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Le voyage en Alsace

Mercredi 17 Janvier 2007, 12:48 GMT+2par Eglantine
la_petite_france Ma vision de ce voyage est assez floue. Je devais avoir 5 ans, peut-être 6. Parfois, on a besoin de remonter à ses sources et ce fut cette année là pour mon père. Il avait décidé de nous faire connaître non seulement la petite France, mais aussi ce petit coin de France, l’Alsace où il avait vécu de si belles années juste avant la guerre. Il en avait de merveilleux souvenirs et quand il en parlait, c’était toujours avec beaucoup de bonheur.
 
C’est sa sœur aînée qui l’avait entraîné loin de ses racines argonnaises. Fraîchement mariée avec un militaire souvent absent, elle s’ennuyait ferme dans la grande ville de Strasbourg. Alors, elle avait glissé dans le creux de l’oreille de ma grand-mère qu’il serait bien pour tout le monde que mon père aille à l’école supérieure et  ait un métier. L’agriculture ne payait pas tant que ça et puis de toute façon, ils étaient nombreux à la ferme et les terres ne suffiraient pas à tous, d’ailleurs cet enfant était un rêveur, il n’avait pas l’âme d’un paysan. Ma grand-mère était ravie à l’idée de voir son rejeton avoir enfin un vrai métier et mon père était enchanté à l’idée d’échapper à l’autorité qu’il jugeait excessive de mon grand-père. Adieu, veaux, vaches, cochons….  il allait enfin pouvoir découvrir le vaste monde. La ville, c’est quand même plus marrant que les travaux de la ferme. Et, comme ça arrangeait tout le monde, l’affaire fut entendue.
 
Outre l’apprentissage d’un métier, celui d’ajusteur dans la maison Holweg spécialisée alors dans la confection et l'impression de sacs en cellophane (1) et qui disparaîtra avec la guerre,

maison_holweg

biscuits de luxe

cafe

missive_charmante

mon père découvrit à Strasbourg d’autres horizons jusqu’alors inaccessibles dans sa campagne : des ballades extraordinaires, la vie et les sorties en bande, les excursions en canoë, l’apprentissage de la musique et notamment de l’accordéon diatonique, caccordeon_diatoniquee même accordéon qui rythmera tous les instants importants de notre vie. Les institutions religieuses avaient à cette époque là une part importante dans la vie des jeunes. Il ne faut pas croire ce qu’on vous dit, ce n’était pas tous de vilains jojos pédophiles, non parmi eux, il y avait aussi des hommes extraordinaires. C’est ce que m’a toujours dit mon père.
 
Encore une fois la vilaine guerre qui se profilait à l’horizon obligea mon père à quitter ce petit coin de paradis sinon de son aveu même, il serait resté là bas. Notez bien que sans cela nous ne nous serions pas  connus, il n’aurait pas rencontré ma mère et je ne serais sûrement pas là entrain de divaguer avec vous.
 
voitureA cette époque nous avions une vieille voiture, une Salmson qu’un oncle généreux nous avait vendue à un prix abordable pour une famille de notre milieu.  C’était une voiture de luxe, unique,  achetée  au grand salon automobile de Paris. Elle était moderne : une boîte de vitesse semi-automatique, 4 vitesses arrière, 4 vitesses avant, pas besoin de débrayer. Ca fait rêver non ! Bien évidemment, elle était la fierté de notre famille. Pensez donc, une Salmson dans un petit village reculé d’Argonne, c’est comme une Ferrari dans mon petit village du Nord : ça se remarque.
 
Le voyage risquait d’être onéreux : quelques aménagements s’imposaient. La voiture consommait énormément et l’essence coûtait cher. Mon père entreprit donc de la modifier pour lui permettre de rouler au gasoil beaucoup plus économique. C’est ainsi que la Salmson devint une voiture bi-carburant, et comme elle était bi-carburant, forcément elle était aussi  bi-carburateur et bi-réservoir : vous me suivez ? L’essence était stockée dans un jerricane hébergé dans le coffre de la voiture. Elle était essentielle au démarrage de la voiture. Dans un premier temps, une pompe à vélo assurait l’arrivée au moteur nous obligeant ainsi à nous arrêter toutes les dix minutes pour pomper jusqu’à ce que le moteur soit chaud. Très vite ce procédé archaïque et fastidieux fut remplacé par une pompe électrique. La voiture chaude, c’est le gasoil stocké dans le réservoir normal qui prenait la relève grâce à un prodigieux système de bascule assurée par une non moins ingénieuse manette.  Dans les descentes, nous coupions le moteur afin d’économiser l’énergie et en plaine, nous collions les véhicules lourds afin d’éviter la pression du vent. Je ne vous dis pas la tête du pompiste lorsque nous allions nous ravitailler en carburant !
 
Le véhicule ne nous servait pas qu’à rouler. On y dormait aussi. La nuit venue, un dispositif permettait de transformer les sièges en banquette. Nous étions six : les parents et la fratrie complète lors de ce voyage. C’était un peu étroit pour dormir alors la nuit, pour la bonne cause nous nous séparions et comme on était encore à une époque où il y avait de bonnes mœurs, les garçons dormaient dans la voiture et les filles cherchaient de petits hôtels ou squattaient les institutions religieuses. C’est ainsi que j’eus l’honneur de passer une nuit accueillie par les sœurs du Mont St Odile. Elle est pas belle la vie !

sainte_odile
 
Et puis il fallait manger aussi. Mon père avait remplacé l’oxygène d’une bouteille de soudeur par du gaz. Ne me demandez pas comment, je sais seulement que c'était très compliqué. Ce que je peux vous dire, c'est qu’il avait devancé, avant l’heure, la petite bouteille bleue de la firme camping-gaz.
 
Je récapitule : voiture bi-carburant, économie d’énergie, camping car aménagé, butagaz : n’étions nous pas en avance de quelques années ?
 
Cette histoire aurait pu se terminer mal. Après avoir vu différentes villes dont Ribeauvillé, Riquewihr, le Mont St Odile…. En montant vers le Haut Koenigsburg la voiture eut un violent coup de chaud. Lorsque mon père voulut vérifier le niveau du radiateur, un magnifique Jeyser en jaillit. Depuis, nous savons que c’est un geste à ne pas faire. Fort heureusement, il put éviter ce jet mais le peu d’eau restant disparut. Croyez moi à cette époque au Haut Koenigsburg, l’eau était rare. Un généreux guide face à notre désarroi réussit à nous en procurer un broc.  Nous étions là pour visiter le château, nous le visitâmes. Evidemment, la voiture refusa de repartir.
 
Les dieux étaient avec nous. Nous étions fort heureusement en haut d’une longue pente. Fidèle à son esprit pratique, mon père plaça la voiture en haut de la côte et, moteur éteint, le véhicule dévala lentement la descente pour s’arrêter  quelques kilomètres plus loin juste devant un garage à l’entrée de Sélestat. La vie vous fait parfois de jolis clins d’œil. Le garagiste changea le joint de culasse mais certainement déphasé par l’étrange moteur de l’engin le monta à l’envers. Nous pûmes rentrer sains et saufs mais un peu plus tôt et un peu moins riches que ce qu’on espérait. La réparation coûta la fin du voyage… Cependant avant de repartir, nous visitâmes encore Strasbourg,  mais dûmes cependant renoncer à voir la forêt noire. Nous pensions passer la dernière nuit dans le cinéma permanent que mon père avait connu avant la guerre, hélas : celui-ci n’existait plus. De plus, les hôtels bons marchés étaient bondés à cause d’un festival international.   Nous passâmes donc la dernière nuit tous ensemble blottis les uns contre les autres et solidaires dans le véhicule.
colombage_avant colombage

 
A notre retour mon père remis le joint de culasse à l’endroit, le moteur en l’état initial. La voiture roula encore de nombreuses années mais l’idée du gasoil fut abandonnée. La voiture qui serait aujourd’hui une belle voiture de collection termina sa vie à la lisière d’une forêt entre les champignons et les pommes sans sa boîte de vitesse. Ce fut un brocanteur de passage qui racheta à mon père cette dernière pièce.…. Elle méritait bien un peu de repos non….
 
Quelques années plus tard, nous repartîmes en Alsace dans des conditions beaucoup plus normales pour terminer le voyage prématurément interrompu.

devant_la_cathedrale cathedrale_strasbourg

 
Aujourd’hui, Les souvenirs que j’ai de ce voyage sont assez fuyants mais je sais que depuis j’ai une vision bien à moi de cette contrée : certes, je n’aime toujours pas la choucroute bien qu’on ait constamment essayé de m’en faire manger mais les cigognes ont pour moi quelque chose de magique, les maisons à colombages me fascinent, et aujourd’hui encore, le tic-tac et le carillon de la fabuleuse horloge astronomique de la grande cathédrale de Strasbourg résonnent dans ma tête. Si bien qu’à notre tour, il y a quelques années de cela avec ma fille, nous refîmes un peu comme on fait un pèlerinage, une troisième fois ce voyage. J’ai revu et toujours avec le même plaisir la grande horloge. Elle ne me laisse pas indifférente et je me plais à penser qu’elle a un peu de magie. Quand on est enfant, ce genre de souvenirs vous marque à jamais….

horloge_astronomique_strasbourg
 
De tout ça, j’ai gardé le goût des voyages bohèmes et la volonté de réaliser certains de mes rêves. Moi-même quelques années plus tard j’entrepris des voyages dans des conditions à peu près similaires à ce que j’avais vécu….
 
Allez, bientôt une recette alsacienne…
 
NB : Merci à ma famille et notamment à mon frère de m’avoir prêté leurs souvenir pour réaliser cet article. Sans eux, je crois que ça n’aurait pas été possible.
Pour les curieux, je suis sur une des photos, c'est facile à deviner. Non, non, je n'ai pas beaucoup changé....

(1) Après quelques recherches sur Internet, j'ai constaté que la maison Holweg s'est recréé en 1993 et réside toujours en Alsace à Molsheim. 
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